22-07-08

La lettre du Juge Connerotte au Roi Albert II de Belgique


'Je suis l'objet et la victime d'une véritable campagne de dénigrement et de désinformation par le canal de certains médias'

Connerotte_firedSa Majesté Albert II,
Roi des Belges,
Palais Royal 1000-Bruxelles

Sire,

J'ai l'honneur de m'adresser à Votre Majesté pour vous faire part de faits qui semblent devoir être portés à votre connaissance en raison de leur gravité et de l'intérêt que vous ne manquerez pas de leur porter.

Depuis quelques années, à l'instar de certains enquêteurs, je suis l'objet et la victime d'une véritable campagne de dénigrement et de désinformation par le canal de certains médias, et ce, du simple fait d'avoir traité deux dossiers, "Titres" et "Cools", d'y avoir inquiété certaines personnes et certaines activités criminelles bénéficiant apparemment de sérieuses protections.

La réitération de ces agissements et leurs conséquences préjudiciables dans ma vie professionnelle m'ont conduit à déposer une plainte contre X, du chef de violation du secret de l'instruction, de calomnie, de diffamation et d'outrage à magistrat.

Ma plainte a été transmise à Monsieur le Procureur du Roi de Neufchâteau en date du 23.11.95. La réponse de Monsieur le Procureur du Roi du 13.12.95 à un rappel de ma plainte m'a conduit à l'adresser, avec les pièces justificatives annexes, à Monsieur le Ministre de la justice, Monsieur le Procureur général J. Velu et Monsieur le Conseiller de la cour d'appel de Bruxelles P.Maffei, en date du 14.12.95.

Monsieur le Procureur général J. Velu, Monsieur le Conseiller P. Maffei et Monsieur le Procureur général A. Van Oudenhove de la cour d'appel de Bruxelles ont accusé réception de ma correspondance en me signalant qu'ils n'étaient pas compétents pour traiter de ma plainte. Je n'ai jamais eu de réponse de la part de l'autorité habilitée quant à ce.

Différentes correspondances et dépositions auprès de Monsieur le Procureur du Roi de Neufchâteau, Monsieur le Procureur général J. Velu, Monsieur le Premier Avocat général J. Schmitz et Monsieur le Conseiller P. Maffei, m'ont permis de relater ces méfaits d'ordre médiatique liés à une véritable entreprise de déstabilisation dans le collimateur de laquelle se trouvait mon instruction: menaces, pressions, actes de malveillance ou de sabotage, fuites, et bien d'autres manoeuvres, ce au profit d'un même mobile criminel protecteur de type mafieux dès lors que l'enquête abordait certains faits et inquiétait certaines personnes.

Dans ma plainte, je fais état d'une lettre adressée le 24.04.94 à Monsieur le Procureur du Roi de Neufchâteau. J'y proposais mon dessaisissement des deux dossiers "Titres" et "Cools", en raison notamment des manoeuvres de Monsieur le Commissaire R. Brose de la police judiciaire de Liège... le responsable de la cellule Cools!

La constitution régulière de partie civile de la famille Cools, en mon cabinet, à la mi-avril 1994, exposait particulièrement mon instruction, les enquêteurs et moi-même, et nous plaçait dans une position plus périlleuse et plus précaire encore face à cette entreprise de dénigrement et de désinformation orchestrée par deux agents: certains médias et des éléments policiers estimés et/ou influents, agissant de concert au service d'un même mobile criminel protecteur, apparemment incontournable dans les circonstances de la cause.

J'ai, en mon âme et conscience, comme je l'explique dans ma plainte, opté pour la "solution" intermédiaire de solliciter mon dessaisissement en dénonçant ces agissements graves et bien réels, ce en mesurant parfaitement les conséquences dommageables prévisibles d'un tel choix pour ma fonction de magistrat instructeur et pour ma personne.

Mon dessaisissement, ce dans la logique du processus incriminé, ne m'a pas libéré de cette position précaire de cible imputable au traitement des deux dossiers.
Au contraire, il a permis de mieux entretenir et d'alimenter l'entreprise incriminée par la manipulation ou le parasitage d'une instruction judiciaire très médiatisée au bénéfice de ce même mobile criminel protecteur probablement lié à celui de l'assassinat que cette instruction a évidemment la charge d'élucider. Je suspecte M. Raymond Brose de jouer un rôle déterminant quant à ce en s'appuyant sur l'ascendant ou la confiance dont apparemment il bénéficie et profite auprès de certains magistrats et de certains enquêteurs de la cellule Cools, personnes tout à fait intègres mais, semble-t-il, abusées. J'ai rédigé à cet égard une note relevant une douzaine d'éléments précis et concordants, permettant de déceler dans sa conduite les indices d'une véritable mission de protection ou d'étouffement.

L'exemple parmi les plus significatifs de cette entreprise de déstabilisation est probablement le sabotage systématique dont a été l'objet une commission rogatoire internationale exécutée personnellement à Catane (Sicile), fin février, début mars 94, avec trois enquêteurs de la BSR. Cette mission était susceptible de nous fournir des éléments matériels essentiels à la manifestation de la vérité dans le dossier "Titres" et suivant certaines données, probablement dans le dossier "Cools". Un élément matériel, s'il "parle", ne se rétractera pas. Son intérêt est ainsi capital pour un dossier en proie à toutes les pressions et les manoeuvres contraires.

Deux personnes détenues à Catane, ayant "fréquenté" certains inculpés ou suspects, nous contactent par écrit pour nous affirmer être en mesure de faire des révélations concernant la disparition de la Citroën BX du cabinet de M. Alain Vanderbiest et l'assassinat de M. André Cools; - cette information est immédiatement communiquée à la cellule "Cools"; - sur mes réquisitions, trois enquêteurs de la BSR partiront à Catane pour entendre les deux témoins sur la BX qui a joué un rôle important dans le dossier "Titres"; - les deux témoins, après avoir fait certaines révélations, demandent pour le surplus la présence des deux magistrats instructeurs belges, traitant les dossiers "Titres" et "Cools"; - je contacte la cellule "Cools", ma collègue Mme Ancia accepte de se rendre à Catane; - lors du premier interrogatoire, un des deux témoins demande des garanties pour leur sécurité, le problème est réel, considérant l'objet de la mission et la population carcérale particulière de son lieu de détention (nous sommes en Sicile); - les témoins étaient particulièrement sensibles aux problèmes des médias, ils exigeaient, nous le comprenons parfaitement, une discrétion absolue vis-à-vis de la presse; - les autorités italiennes (police judiciaire de Catane), conscientes de l'importance de notre mission et du danger auquel s'exposaient les deux témoins, avaient veillé à les préserver sur ce plan; - lors de ce premier interrogatoire, un représentant éminent de la cellule "Cools" répondra à ces exigences, pourtant légitimes, par des propos incroyables et pour le moins désobligeants; le témoin ne parlera pratiquement plus le jour de cet incident; - les membres de la cellule "Cools" retournent en Belgique le lendemain de l'interrogatoire; je reste en Sicile avec les trois enquêteurs de la BSR pour une audition complémentaire prévue quelques jours plus tard; - le lendemain du retour des membres de la cellule "Cools" en Belgique, la presse écrite, parlée et télévisée, divulguera l'identité des deux témoins et certains éléments relatifs à cette commission rogatoire internationale; ces fuites assassines constituaient évidemment une véritable catastrophe; - par la suite, les deux témoins se rétracteront après avoir subi de fortes pressions ou des menaces de mort qui, dans le contexte criminel local, ont évidemment été prises "pour argent comptant"; - de retour en Belgique, nous recevons en mai 1994 de nouveaux éléments concernant la Citroën BX confortant ceux recueillis en Sicile, les enquêteurs partent à Dijon, en mission préparatoire dans la perspective d'une nouvelle commission rogatoire internationale, la BX était censée se trouver dans la région de Dijon; - le 1er juin 1994, la juridiction de Neufchâteau est dessaisie des dossiers "Titres" et "Cools" par la cour de cassation; - pour les enquêteurs belges ayant repris ces dossiers, la recherche de la BX apparemment ne présentait plus d'intérêt; il semblait en effet plus important d'acter les accusations de certains inculpés concernant de soi-disant pressions, de soi-disant offres ou soi-disant paiements d'argent faits par le juge d'instruction de Neufchâteau et ses enquêteurs pour pouvoir récupérer la BX ou obtenir certaines déclarations; des médias, bénéficiant de fuites, se chargeront de divulguer ces accusations extrêmement graves; - pendant ce temps, les services de police français (police judiciaire de Dijon), conscients de l'importance de la BX pour la suite de l'enquête, procéderont d'initiative à des investigations sur base des informations recueillies auprès des enquêteurs belges en mai 1994, elles permettront de retrouver le gênant véhicule en octobre 94; - il s'ensuit en Belgique une certaine campagne de presse visant à dénigrer l'intérêt de cette découverte pour les deux dossiers; des fax seront notamment envoyés dans ce sens à l'agence belge par des autorités judiciaires liégeoises non identifiées; - il était, en effet, nécessaire, pour le bien de l'enquête, de rapatrier la BX en Belgique dans les meilleurs délais pour pouvoir procéder à son examen dans un laboratoire hautement spécialisé et outillé; - des pressions auraient été faites pour empêcher ce rapatriement qui aurait été effectué pour examen quelques mois après la découverte du véhicule...

Nous assistons probablement à l'avènement d'un concept, qui n'est pas nouveau, faisant autorité, sans relever de la Constitution et des Lois, celui de "criminalité protégée ou légitime", à l'endroit et au bénéfice de certains faits infractionnels graves dont "le dysfonctionnement judiciaire" dans le domaine pénal en constitue le principal garant.

Le dysfonctionnement judiciaire s'érige ainsi en véritable "institution" de fait dont le bon fonctionnement permet d'assurer la légitimité de certaines activités criminelles et l'impunité de ses agents. Cette institution semble gagner son autorité et sa suprématie sur celles de l'Etat de droit en s'appuyant sur un modus operandi élaboré et occulte, celui du parasitage de certains circuits clés de nos institutions créées et régies par la Loi. Il s'agit essentiellement des circuits politiques, financiers, policiers, associatifs et médiatiques.
Ce phénomène criminel de type mafieux n'est évidemment pas propre à la Belgique mais il y tient des manifestations particulières bien adaptées à ce petit pays.
Nous pouvons imaginer les obstacles que rencontrera une instruction judiciaire devant indaguer sur de tels faits: de nombreux tabous, des problèmes de mentalité, et un manque de référence culturelle en la matière pour pouvoir prendre conscience ou aborder de tels phénomènes criminels, profitant en Belgique d'un discours officiel plutôt réticent quant à leur reconnaissance, ce qui favorise ou entretient leur occultation.

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1996, la lettre du Juge Connerotte au Roi Albert II de Belgique


- http://www.zoegenot.be/CD-roms-pedocriminels-Onkelinx.html
- http://www.google.be/search?hl=fr&q=Ministre+Onkelinx+Zandvoort&btnG=Recherche+Google&meta=
- http://www.google.fr/search?hl=fr&q=affaire+zandvoort&btnG=Rechercher&meta=
- http://www.google.be/search?hl=fr&q=Gina+Bernaer+Pardaens&btnG=Rechercher&meta=
- http://www.google.be/search?hl=fr&pwst=1&sa=X&oi=spell&resnum=0&ct=result&cd=1&q=Gerrit+Ulrich+Zandvoort&spell=1
- http://www.google.be/search?hl=fr&q=Jacobs+zicot+turnhout&btnG=Rechercher&meta=
- http://www.janettseemann.info/
- http://www.lepeededamocles.info/
- http://incorruptible.blogspace.fr/home/
- http://www.droitfondamental.eu/

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'Marche blanche': Rien a changé ARLON (AFP), le 04-03-2004

Le juge Jean-Marc Connerotte, à l'origine de l'arrestation de Marc Dutroux, a évoqué jeudi le "professionnalisme effrayant" du pédophile, lors de son audition devant la cour d'assises d'Arlon, dans le sud-est de la Belgique.

Le juge, héros de tout un peuple pour avoir arrêté Dutroux en août 1996, quelques mois avant d'être écarté de l'enquête, a été le témoin-vedette de la quatrième audience du procès de Dutroux et de ses trois complices présumés.

Il est revenu sur les journées décisives qui ont précédé le déclenchement de la plus retentissante affaire criminelle de l'histoire du royaume.

Le "petit juge de Neufchâteau" (sud-est) allait réussir en six jours à retrouver les auteurs du rapt de Laetitia Delhez (14 ans), le 9 août 1996 à Bertrix, dans les Ardennes belges, alors que les enquêteurs avaient échoué à retrouver la trace des petites Julie Lejeune et Melissa Russo, des gamines de huit ans enlevées en juin 1995 près de Liège (est).

Grâce à trois lettres d'une plaque minéralogique relevées par un étudiant sur une camionnette suspecte, les enquêteurs remontaient jusqu'à Marc Dutroux, condamné en 1989 pour des enlèvements et des viols sur mineures.

"Ces antécédents judiciaires constitueront un élément déterminant qui permettront au juge d'instruction de se forger une intime conviction... Dutroux est suspect", a déclaré jeudi M. Connerotte.

"Treize ans pour un tribunal correctionnel, c'est une hauteur exceptionnelle, ce qui montre que nous avions affaire à un suspect dangereux", a-t-il ajouté, allusion à peine voilée à l'échec des responsables de l'enquête sur la disparition de Julie et Melissa.

Le magistrat a expliqué que les enquêteurs avaient dû s'y reprendre à plusieurs reprises pour découvrir la geôle aménagée dans une ancienne citerne, dans la cave de la propriété, où Dutroux avait enfermé Laetitia, ainsi que Sabine Dardenne (12 ans), enlevée 80 jours plus tôt près de Tournai (nord-ouest).

"Manifestement, les caches étaient construites de manière à ne pas pouvoir être décelées. C'était d'un professionnalisme effrayant", a dit le magistrat.

Jugé depuis lundi, Dutroux encourt la prison à vie pour, entre autres crimes, l'enlèvement et le viol de six fillettes et adolescentes, et la mort de quatre d'entre elles dont deux assassinées par lui.

A ses côtés comparaissent son épouse Michelle Martin, son homme de main Michel Lelièvre et Michel Nihoul, ancien homme d'affaires bruxellois soupçonné d'avoir pu faire le lien avec un réseau.

Dutroux est un homme "qui pense à tout". "Il avait construit un système de ventilation de façon à ce que les odeurs sortent par le haut. Les chiens n'ont pas pu sentir" leur présence, a expliqué M. Connerotte.

Lorsque Dutroux, deux jours après son arrestation, décide de "donner deux filles" aux enquêteurs et qu'il ouvre la porte de béton de 200 kilos de la cache, Sabine et Laetitia n'osent d'abord pas sortir, craignant qu'il s'agisse des membres de la "bande" dont Dutroux disait les protéger.

Ensuite, "c'est absolument épouvantable, elles l'embrassent. C'est dire combien elles étaient conditionnées", a souligné le juge, en comparant ce "conditionnement manifeste" au "mode opératoire des proxénètes pour asservir les prostituées".

Dutroux a déclaré aux enquêteurs qu'il avait enlevé Sabine pour "agrandir sa famille" et Laetitia pour "donner de la compagnie à Sabine", a aussi expliqué M. Connerotte, alors que Dutroux a affirmé mercredi qu'il avait agi pour répondre à des "commandes" de Nihoul.

Michel Nihoul a rejeté mercredi ces accusations. Jean-Marc Connerotte a toutefois relevé des "incohérences" dans les déclarations de l'escroc bruxellois, qu'il a décrit comme un "manipulateur".

Le dessaisissement du juge Connerotte, le 14 octobre 1996, parce qu'il avait participé à un "souper spaghetti" avec des proches de Laetitia Delhez, avait déclenché une immense vague de colère dans le pays et contribué à l'imposante mobilisation de la "Marche blanche" de plus de 300.000 personnes six jours plus tard à Bruxelles.

Gepost door: Yves Goossen | 23-07-08

'Marche blanche': Rien a changé
Le spectre de la Marche Blanche plane sur le procès Dutroux

27 février 2004

Si le procès Dutroux fait l’objet d’une couverture médiatique exceptionnelle, c’est que l’enjeu dépasse la personne des inculpés et la quête de vérité sur leurs crimes. Ce jugement est aussi celui de l’Etat belge, de sa magistrature, de ses forces de l’ordre, des grands médias, de la caste politique. Près de huit ans après les événements, l’establishment tremble encore au souvenir de la mobilisation populaire qui a ébranlé le pouvoir affaibli de son Etat morcelé. Quoique tout ait été mis en oeuvre entre-temps pour « rétablir l’ordre » et pour construire une « vérité judiciaire » présentable, le spectre de la Marche Blanche plane sur le procès Dutroux.
Tout commença à la mi-août 96. La découverte des corps de Julie et Mélissa, puis d’An et Eefje, souleva une vague d’horreur et de compassion dans la population. Partout des portraits des victimes, des crèpes noirs ou des drapeaux en berne, des gens discutant de l’affaire...


Un crime pas comme les autres

A première vue, cette vague d’émotion ne diffère pas d’autres réactions populaires, dans d’autres pays, face à d’autres crimes contre des enfants. Mais une dimension spécifique donne à cette affaire un relief particulier : Dutroux est un petit gangster sans scrupules qui agit méthodiquement pour faire de l’argent en trafiquant des voitures, de la drogue, des filles « importées » de l’Est... Il viole aussi bien des enfants que des femmes d’âge mûr, il a des complices, beaucoup d’argent transite sur ses comptes en banque et il a des liens étroits avec un escroc bruxellois amateur de partouzes (Michel Nihoul, qui dit avoir « le bras long comme les Danube »).

Apprenant tout cela, la population réagit avec bon sens : on n’est pas en présence d’un « pédophile » qui tue ses victimes après avoir abusé d’elles. Il y a plus : ce type est en train de monter une sorte de PME criminelle prête à tout, y compris à enlever des fillettes pour les vendre.

Ainsi, l’émotion face au crime se combine d’emblée avec un mouvement de révolte et de dégoût face à la marchandisation des êtres. Sous des dehors parfois très déconcertants - qui conduiront beaucoup d’intellectuels progressistes à le dénoncer - l’émoi populaire porte en lui un gigantesque potentiel de protestation sociale. Tous ceux qui souffrent de l’oppression, de l’humiliation, de l’exploitation se reconnaissent un peu dans ces petites victimes innocentes : « si on va jusque là pour faire du fric, jusqu’où n’ira-t-on pas ? » A partir de là, une série d’événements en cascade interviendront et se combineront jusqu’à déclencher une crise nationale majeure.


Les ingrédients de la crise

Premier événement : la découverte des « dysfonctionnements » de l’enquête. La place nous manque pour énumérer les nombreuses et troublantes manifestations du gâchis policier et judiciaire. En résumé : la population stupéfaite découvrit rapidement que les fillettes et les jeunes filles auraient dû être sauvées, que leurs parents s’étaient heurtés à des fonctionnaires indolents (plus zélés à chercher une Porsche volée qu’une enfant d’ouvriers kidnappée), que des proches de Dutroux avaient tissé avec des policiers un réseau de relations protectrices, que des devoirs élémentaires n’avaient pas été accomplis, etc. Tant de manquements apparaissaient que la thèse des « erreurs » fit place à la conviction que les fautes étaient systémiques. C’est ainsi que la population passa du chagrin à la colère contre la magistrature et les polices, contre la justice « à deux vitesses », au service des puissants.

Deuxième événement : l’absence du pouvoir politique au début de la crise. Par les hasards du calendrier, alors que la population était dans la rue, JL Dehaene et son gouvernement s’étaient barricadés pour boucler le budget qui déciderait la participation de la Belgique à l’Euro. L’exercice était difficile, étant données les fortes tensions communautaires et sociales autour de la réduction du déficit. Face au vide politique ainsi créé, la population eut l’impression d’être dirigée par des gens déconnectés des vrais problèmes, fuyant leurs responsabilités et intéressés uniquement au pourcentage du solde net à financer .

Troisième événement : chaque appareil de l’Etat voulut refiler aux autres la patate chaude des « dysfonctionnements ». La droite flamande accusa la « mafia socialiste wallonne ». Le procureur général près la cour de cassation rédigea un rapport dénonçant uniquement la gendarmerie. Celle-ci répliqua en accusant les parquets de ne pas poursuivre « les gros ». Ami des gendarmes, le ministre de l’Intérieur prit la défense de son « corps d’élite » contre son collègue de la Justice. La Police Judiciaire tenta à son tour de tirer son épingle du jeu. Ce déballage extraordinaire renforça la population dans l’idée qu’elle devait absolument se mobiliser pour que les choses changent.

Quatrième événement et cerise sur le gâteau : le dessaisissement du juge d’instruction JM. Connerotte. Sur ce point, quelques explications plus détaillées sont indispensables à une bonne compréhension.

Connerotte n’était pas un inconnu. Il avait enquêté sur l’assassinat du ministre d’Etat André Cools, quelques années auparavant. Dans cette affaire - on venait de l’apprendre en 96 - le juge de Neufchâteau avait mis le grappin sur les coupables. Son dessaisissement au profit de Liège eut pour résultat une perte de temps précieux. Certain que l’enquête était sabotée de l’intérieur, le juge avait dit cette conviction au moyen d’une lettre ouverte au roi, en 1994. Dès ce moment, sans doute, Connerotte était dans le collimateur.

Or, le hasard voulut que Dutroux enlevât sa dernière victime dans l’arrondissement judiciaire de Connerotte (Neufchâteau). Grâce à une enquête rondement menée, celui-ci mit fin en quelques jours aux exploits de Dutroux et libéra ses deux dernières victimes. Auréolé de ce succès Connerotte devint une sorte de héros populaire. Mais, du coup, les « dysfonctionnements » apparaissaient d’autant moins admissibles, ce que la magistrature et le pouvoir en général ne pouvaient tolérer. Saisissant le prétexte de la participation à un spaghetti de soutien aux victimes, la Cour de Cassation dessaisit donc le petit juge, pour la deuxième fois de sa carrière.


La marche blanche, mouvement social et citoyen

Cette décision mit immédiatement le feu aux poudres. Des milliers de gens rassemblés devant le Palais de Justice de Bruxelles scandèrent « Cassation, démission ». Ils furent rejoints par les travailleurs de l’usine VW, qui avaient débrayé et étaient venus en manifestation à travers la ville. On était un lundi. Tout au long de la semaine, grèves et manifestations spontanées allaient mobiliser plusieurs centaines de milliers de personnes.

Or, les parents des victimes avaient prévu une « Marche Blanche » le dimanche suivant. Destinée à commémorer la mémoire des disparues, cette Marche apparut comme un moyen de centraliser la protestation. Ce fut alors que, craignant des « débordements », voire une grève générale, la classe dominante se ressaisit et mobilisa tous ses moyens. Le roi convoqua une table ronde et promit que toute la lumière serait faite. La direction des chemins de fer mit des trains gratuits à disposition des marcheurs. Les patrons appelèrent les travailleurs à défiler. Le premier ministre reçut les parents et promit une commission parlementaire d’enquête. Les médias enrobèrent le tout de mises en garde et de commentaires lénifiants. La suite est connue : le 20 octobre 96, une marée humaine de 325.000 personnes occupa la capitale, sans incident.

Politiquement, toute cette affaire aurait pu faire le lit de l’extrême-droite. Si ce péril a été évité, on le doit d’abord à la jeune Nabela Benaïssa, soeur aînée d’une autre enfant assassinée (on ignorait à l’époque que ce ne n’était pas par Dutroux), dont l’investissement de premier plan dans la mobilisation vida le bocal des fascistes. On le doit aussi et surtout à Carine et Gino Russo dont l’action et les déclarations furent inspirées d’un bout à l’autre par une orientation profondément humaniste, démocratique, sociale, citoyenne. S’étant heurtés pendant de longs mois au fonctionnement de la police et de la justice, ils contreposèrent les exigences de transparence et de vérité sur l’enquête aux revendications sécuritaires et aux appels à la peine de mort. De plus, ils firent à plusieurs reprises le lien avec la lutte des travailleurs, notamment en soutenant la « marche multicolore » des sidérurgistes de Clabecq, en 1997.


Opération normalisation

Au lendemain de la Marche Blanche, sa frayeur passée, la classe dominante reprit l’initiative. La commission d’enquête parlementaire servit de paratonnerre . Sur le plan politique, le pouvoir réagit dans un sens exactement opposé à l’orientation citoyenne-démocratique-sociale que les parents des victimes avaient impulsée. La politique d’austérité continua de plus belle à semer la désespérance sociale. Une réforme-fusion des polices renforça la position de la gendarmerie. Aucune mesure structurelle sérieuse n’apporta plus de transparence dans le fonctionnement de la justice, des polices et de l’appareil d’Etat en général.

Sur le plan de l’enquête, Connerotte parti, l’instruction du dossier fut confiée à un juge plus « raisonnable » dont la première préoccupation fut de confier que Dutroux était un « pervers isolé ». Le volet "trafic de voitures" fut séparé du volet "enlèvement" et celui des « protections » de Dutroux fut renvoyé à une « instruction-bis » - c’est-à-dire probablement aux calendes grecques. Un série de morts très suspectes furent classées sans suites. Les enquêteurs qui travaillaient sur l’hypothèse des réseaux furent saqués, tandis que les flics coupables de « dysfonctionnements » étaient promus.

Seul « couac » de cette vaste opération de normalisation : la chambre des mises en accusation a décidé que Michel Nihoul serait sur le banc des accusés aux côtés de Dutroux, de son épouse et d’un autre complice. En total décalage avec la thèse du « pervers isolé », Nihoul est inculpé de participation à une association de malfaiteurs et de complicité dans l’enlèvement d’une des victimes. C’est le principal grain de sable dans la mécanique bien huilée d’un procès dont la fonction politique essentielle est de dire aux gens : « La justice punit les criminels, l’Etat n’est pas votre domaine, circulez, il n’y a rien à voir. »

L’opération normalisation fonctionnera-t-elle jusqu’au bout ? Matraquées par des médias qui oscillent entre la dénonciation de « l’émotion » et le voyeurisme, désillusionnées par la participation gouvernementale des Verts (appelés aux affaires parce qu’ils avaient capté le potentiel électoral de la Marche Blanche, afin de désamorcer celui-ci, puis relégués dans l’opposition), désorientées par la défaite syndicale face à l’austérité, les couches populaires cherchent toujours un moyen d’exprimer leur détresse. Mettant le comble à leur désarroi, Dutroux profite des erreurs de l’instruction pour plaider la thèse du « réseau pédophile » dont il n’aurait été que l’exécutant. On vote en juin, et l’extrême-droite est en embuscade.


Daniel Tanuro
Le 27 février 2004

Article à paraître dans "Rouge", hebdomadaire de la LCR (France) le 11 mars 2004.

Source:

Gepost door: Yves Goossen | 23-07-08

Le discours royal du 21 juillet 2008: Pas un mot sur les enfants disparus et sexuellement exploités
Mesdames et Messieurs,

Il y a maintenant près de 15 ans que le Roi Baudouin nous a quittés, mais il reste très présent dans la mémoire de nos concitoyens.

Notre pays traverse, vous le savez bien, de sérieuses difficultés politiques, mais j'aimerais rappeler que les difficultés et les crises sont aussi des occasions de rebondir et de se ressaisir. La division dans les esprits n'est pas une fatalité. C'est l'union et la tolérance dans le respect de l'identité de chaque entité fédérée qui représentent la seule voie possible dans notre société démocratique. Nous devons inventer de nouvelles formes de vivre ensemble dans notre pays.

Néanmoins, je ne voudrais pas m'étendre davantage sur nos difficultés institutionnelles présentes, mais évoquer certains thèmes qui tenaient tellement à c½ur au Roi Baudouin, et voir avec vous comment ils ont évolué ces 15 dernières années, et ce qu'il faut encore réaliser.
Mon frère était profondément attaché aux valeurs de base de notre société, en particulier à la justice, la solidarité avec les plus faibles, et le respect de chaque personne.

Il était notamment préoccupé par la pauvreté. Celle-ci a pris de nouvelles formes et touche davantage de jeunes et de familles monoparentales. Elle reste aussi répandue parmi les personnes âgées. Une étude du Service Fédéral économie montre qu'en Belgique une personne sur 7, soit 14, 7 % de la population, peut être considérée comme pauvre. Concrètement cela signifie qu'environ un million cinq cent mille personnes vivent chez nous dans la pauvreté. Cela concerne des personnes seules avec un revenu de moins de 860 euros par mois, et des familles de 2 adultes et 2 enfants avec un revenu mensuel de moins de 1.805 euros. Ce pourcentage est plus élevé que dans nos pays voisins, et nos efforts pour le réduire significativement doivent se poursuivre avec ténacité. En effet, ne faisons-nous pas partie des pays les plus prospères de la planète?
Les causes de pauvreté sont multiples, mais l'enseignement, la formation professionnelle, l'emploi et le logement social sont des instruments privilégiés pour la combattre.

Par ailleurs, certains délits graves restent hélas d'actualité. Ainsi, la traite des êtres humains qui frappe durement les personnes les plus fragiles ne régresse pas, malgré nos dispositions légales. Comme le montre une récente étude du Centre pour l'égalité des chances, les formes que prend cette traite changent, se diversifient, et les victimes sont, pour une part, originaires de pays différents. Si le phénomène est peut-être moins visible, le combattre devrait à nouveau devenir une priorité.

D'autres grandes souffrances, dont on parle trop peu, touchent des jeunes vulnérables. Il y a d'abord la violence contre eux-mêmes. Dans notre pays le nombre de suicides chez les jeunes demeure élevé. Une politique de prévention et d'écoute de jeunes en difficulté devrait être stimulée. De récentes données de centres de prévention dans notre pays montrent qu'un "teenager" sur 10 s'est déjà mutilé ou a essayé de se suicider. En outre, la violence de jeunes à l'endroit d'autres personnes s'est également accrue et traduit un mal vivre dans une partie de notre société. Là aussi une politique de prévention, centrée sur le respect de l'autre, doit être renforcée. Mais il va de soi que les Autorités feront leur travail lorsque, malgré tout, la violence se manifeste effectivement, et un accompagnement adéquat de ces jeunes sera assuré.

Par ailleurs, le Roi Baudouin était un avocat vigoureux de l'unité et de la cohésion du pays, dans le respect de sa diversité. Il était convaincu que le caractère multiculturel de notre pays est une richesse et un atout.
Dans son dernier discours de juillet 1993, il préconisait, et je cite: "un esprit de conciliation, de bonne volonté, de tolérance et de civisme fédéral." Il poursuivait en demandant, et je cite encore : "que nous puissions unir nos efforts pour faire face ensemble à d'autres défis auxquels nous sommes confrontés. Parmi eux, je pense surtout à l'emploi, à la sécurité, à l'enseignement et à la construction européenne." Fin de citation.

Ces propos restent évidemment d'une grande actualité, et j'invite chacun à les méditer en cette année européenne du dialogue interculturel.
Enfin, mon frère était aussi très préoccupé de voir le fossé entre les pays riches et les pays pauvres s'accroître. Est-il besoin de rappeler qu'à ce jour encore, moins de 20 % de la population de notre terre bénéficie de plus de 80 % du revenu mondial. Le partage équitable est un devoir de solidarité que nous devons poursuivre et renforcer.

L'évolution climatique, dont l'hémisphère nord est en grande partie responsable, renforce encore ces inégalités, et la crise alimentaire mondiale accentue les difficultés de nombreux pays.

La situation en Afrique, et en particulier en Afrique centrale, doit continuer à nous mobiliser. Nous ne pouvons être indifférents aux drames humains qui s'y propagent, et spécialement aux tragédies innombrables dont les femmes et les jeunes filles sont les victimes.

Pour terminer, j'aimerais rendre hommage à la Reine Fabiola qui vient de fêter son quatre-vingtième anniversaire. Au nom de tous je la remercie pour ce qu'elle a été aux côtés du Roi Baudouin pendant plus de 30 ans, et pour tout ce qu'elle continue à faire.

En rappelant ces quelques sujets auxquels le Roi Baudouin était particulièrement sensible, il faut bien constater que les situations auxquelles il consacrait tant d'énergie se sont en partie modifiées, mais que les défis de base demeurent. Si je le souligne, c'est que chacun de nous peut contribuer à rendre notre société plus solidaire et plus juste.
C'est le souhait que la Reine et moi et toute notre famille formons à l'occasion de notre Fête Nationale.


© La Dernière Heure 2008

Gepost door: Yves Goossen | 23-07-08

Les rapports entre la mafia et la politique Etat des luttes contre le crime organisé mafieux - Pour la liberté de la recherche et de la presse dans la lutte contre la mafia


Entretien exclusif avec le Professeur Umberto Santino, Président de Centro Siciliano di Documentazione "Giuseppe Impastato", Palerme, réalisé par Chistian Pose, traduit de l'italien par Nathalie Bouyssès.
En mémoire de Giuseppe Impastato et des victimes du crime organisé mafieux, Tokyo/Palerme, 12 avril 2006 (fr. it.)

Deux événements historiques d'importance, cet entretien s'est achevé alors que la coalition de centre-gauche de Romano Prodi semblait victorieuse à l'Assemblée et au Sénat mettant un terme au "berlusconisme" symbole, dira le Pr. Santino, de la "légalisation de l'illégalité", alors que, étonnante symétrie, la police italienne annoncait l'arrestation de Bernardo Provenzano, chef suprême de Cosa Nostra (mafia sicilienne) dernier "parrain" historique de l'association criminelle après 42 ans de cavale...



Question 1 :
Professeur Santino, pouvez-vous nous parler de "L'alleanza e il compromesso" (1997), nous rappeler le contexte sociopolitique et sociohistorique de cet ouvrage très important, de son objectif et des poursuites en justice dont vous avez fait et faites l'objet ?


Umberto santino :

J’ai publié, en 1997, L’alleanza e il compromesso, un livre réunissant la documentation de deux de mes dossiers (le premier présenté à Strasbourg en 1984, le deuxième à Rome en 1989) qui concernaient le parlementaire européen, mêlé aux milieux mafieux, Salvo Lima. Je faisais, dans ce livre, une analyse des rapports entre la mafia et la politique, m’appuyant également sur des actes judiciaires du procès Andreotti. Dans cette analyse, le rapport mafia-politique est, à double titre, intrinsèquement lié au phénomène mafieux. D’abord parce que la mafia est un sujet politique dans la mesure où elle exerce un pouvoir sur un territoire déterminé et en contrôle les activités autant que les relations personnelles. Dans une deuxième mesure, la mafia joue un rôle politique à travers le système de rapports qu’elle a instauré avec certaines personnes de l’administration publique, des partis politiques et des institutions. Je publiais également, dans ce livre, les réponses apportées par Lima à ces dossiers ; un cas d’espèce puisqu’il n’existe pas d’autres réponses écrites de Lima aux accusations qui lui ont été reprochées. Lima soutenait qu’il n’était impliqué dans aucun procès judiciaire. Je répondais que mes dénonciations concernaient des relations avérées avec des hommes de la mafia et que, même si ce fait n’était pas criminel, il était cependant grave sur le plan ethico-politique.
J’ai également utilisé, en partie, dans ce livre, un texte anonyme concernant l’ancien ministre démocrate-chrétien Calogero Mannino, tout en précisant clairement que les textes anonymes émanaient en général, directement ou indirectement, du monde mafieux et qu’il était impossible de distinguer la vérité du mensonge. Mannino m’a assigné en procès civil, soutenant que je m’étais approprié les accusations de cet auteur anonyme. J’ai été condamné en première instance et en appel à une sanction pécuniaire modeste. Le jugement de première instance stipulait que le simple fait de citer un document, même si on ne le cautionne pas, était diffamatoire ; quant au jugement d’appel, il prétend que je n’ai pas respecté le principe de vérité : j’aurais dû m’assurer qu’il y avait eu un prononcé définitif du tribunal. En Italie, l’arrêt définitif est rendu par la Cour de Cassation et arrive de longues années plus tard. Les journaux pouvaient donc cesser de paraître, seuls les descendants pourraient effectuer des recherches.

Souvent, au cours des dernières années, des hommes politiques ont eu recours au jugement civil, lequel ne consiste qu’en l’échange de documents et ne prévoit ni débat ni approfondissement. C’est ainsi qu’a agi le président de la province de Palerme, le parlementaire européen Francesco Musotto à l’encontre du politologue Claudio Riolo, et c’est ainsi qu’a agi Mannino à mon encontre. Après le jugement de première instance de 2001, Riolo et moi, avec l’aide de certaines associations, avons lancé une campagne pour la liberté de la recherche et de la presse dans la lutte contre la mafia, et avons soutenu le fait que des problèmes de ce type devaient davantage être discutés devant un jury d’honneur que devant des tribunaux, et que les sanctions, au lieu d’être financières, l’honorabilité n’étant pas un produit de supermarché, devraient consister en des réponses, des éclaircissements, des corrections ou des ajouts. Nous souhaitons poursuivre cette campagne parce que nous considérons comme absolument nécessaire, dans une société démocratique, d’analyser les rapports entre la mafia et le contexte social et, par-dessus tout, avec la vie politique.



Question 2 :

Vous avez travaillé avec la Commission Parlementaire anti- mafia, quelles critiques faites-vous de la Commission et de l'appareil législatif et judiciaire italien spécifiquement anti- mafia régional et municipal ?
Y a-t-il des points positifs malgré tout, des relais pour les acteurs, chercheurs, politiques, magistrats, avocats, engagés dans la lutte contre le crime organisé mafieux ?
Les services secrets civils et militaires américains exercent-ils une quelconque influence sur le crime organisé, de Palerme à Rome ?


Umberto santino :

J’ai été consultant pour la Commission parlementaire de 2003 à 2005. J’ai démissionné parce qu’aucun travail ne m’a jamais été confié. La Commission était paralysée par la majorité et l’opposition ne parvenait pas à avoir un rôle effectif. Certains ont évidemment pensé que je me contenterais d’une charge honorifique.

Concernant la législation, il faut savoir qu’en Italie toutes les lois antimafia sont dictées par l’idée que la mafia est une usine à meurtres : s’il y a coup de feu, il y a mafia, pas dans le cas contraire. La loi antimafia de 1982 est arrivée après l’assassinat du général-préfet Dalla Chiesa, comme les autres lois sont arrivées après les attentats massacres dans lesquels ont péri les magistrats Falcone et Borsellino. Au cours des dernières années, les mafieux ont compris que les grands crimes avaient des effets boomerang et que mieux valait ne pas commettre d’atrocités retentissantes. On parle de “mafia souterraine” ou “invisible”, alors cela signifie, pour beaucoup, que la mafia n’existe plus ou que nous ne devons plus nous en soucier. Une bonne partie de la législation a été abrogée ou assouplie, les magistrats se sont retrouvés avec une marge de manœuvre limitée, et les commissaires chargés du racket et de la confiscation des biens ont été licenciés ou remplacés par des personnages inconsistants.

Le problème de ces dernières années, en Italie, est le berlusconisme ; une forme d’occupation du pouvoir qui considère l’illégalité comme une ressource et fait de l’impunité son étendard. Les lois ad personam créées pour protéger les intérêts de Berlusconi et de ses amis, l’attaque de la magistrature, les facilités permettant le rapatriement de capitaux de l’étranger et les exonérations ont engendré un cadre socio-politique que j’ai qualifié de “légalisation de l’illégalité”. Ce cadre est le plus propice aux organisations mafieuses qu’ait connu l’Italie depuis l’Unité. Comparativement aux cinquante années de pouvoir démocrate chrétien nous avons fait un grand saut en matière de qualité : le pouvoir démocrate chrétien était fondé sur une méditation de tous les pouvoirs, mafia comprise ; le berlusconisme est intrinsèquement fondé sur l’intérêt privé et l’illégalité.

Je ne sais pas si les services secrets américains jouent actuellement un rôle sur le terrain de la criminalité organisée. La mafia a été soutenue par les Américains après la seconde guerre mondiale, elle était alors un rempart contre le communisme, mais il faut éviter des lectures de l’Histoire du type : les ordres venaient de Washington. Il s’agissait d’une union par consentement mutuel, où se sont retrouvés mafia, propriétaires fonciers, partis conservateurs et facteurs géopolitiques. Quelques années plus tard, on a tout fait pour empêcher la coparticipation au pouvoir du Parti communiste, en ayant recours à des attentats massacres (de la Piazza Fontana en 1969 à la gare de Bologne en 1980) au cours desquels se sont rencontrés néo-fascistes, piduistes (loge maçonnique P2 de Licio Gelli), services secrets et où, dans certains cas, (attentat de Noël 1984) la mafia a joué un rôle judiciairement avéré.

Pour ce qui est des attentats plus récents (1992 et 1993), nous ne sommes pas parvenus à aller au-delà de la “coupole” mafieuse et la requête visant à constituer des commissions d’enquêtes parlementaires n’a pas abouti.



Question 3 :
Pouvez-vous nous parler de Pietro Grasso, nouveau procureur anti- mafia ? De sa fonction ? Sur quoi établit-il sa politique ? Sa nomination est récente, quels sont vos points de convergence et vos oppositions, s'il y a lieu ? Voyez-vous dans l'avenir des zones d'ombre ou des obstacles sérieux à sa politique ? Exerce-t-il une quelconque influence à l'échelle européenne, institutions gouvernementales, parlementaires, judiciaires, policières, renseignement ?


Umberto santino :

Pietro Grasso était juge-assesseur durant le maxiprocès de Palerme (1986-1987) et rédacteur du jugement de première instance. Il a ensuite été consultant pour la Commission antimafia, conseiller au ministère de la Justice lorsque Giovanni Falcone en assurait la direction, procureur adjoint près du Parquet national antimafia et procureur principal à Palerme. Certains magistrats lui ont reproché de ne pas poursuivre le travail du procureur Caselli sur le plan des rapports entre la mafia et la politique, mais il faut dire que les temps avaient changé, l’attention à l’égard du phénomène mafieux avait fléchi et le rôle de la magistrature, dans ce domaine, se limite aux affaires impliquant des délits. Je crois que, politiquement, on ne lutte plus contre la mafia depuis des années, le tout étant relégué à la magistrature.
Grasso est actuellement superprocureur national antimafia : les forces gouvernementales et de la majorité ont exclu Caselli par une loi ad personam concernant la limite d’âge ; chose honteuse et que j’ai dénoncée. Grasso n’a dit mot de cette exclusion et c’est lui qui a rejoint le Super Parquet. Les partis de droite ont évidemment préféré Grasso, lequel a déclaré, le jour suivant sa prise de fonction, que la lutte contre la mafia n’était plus au centre de l’attention, que le problème ne concernait pas uniquement la mafia militaire mais aussi la bourgeoisie mafieuse (expression que j’utilise dans mon analyse du système relationnel mafieux). Il a également clairement stipulé qu’il ne fallait pas, durant cette campagne électorale, proposer la candidature d’hommes mis en examen ou en procès, mais Forza Italia, et d’autres partis de centre droite, ont polémiqué sur ces déclarations. Il y a quelques jours, le Procureur Grasso a avoué que le thème de la mafia était absent et qu'il faudrait en parler pendant la campagne électorale et le Président de la Commission antimafia a déclaré, à propos de Forza Italia, qu’il s’agissait de “foutaises”. En somme, les droites croyaient que Grasso était un personnage sur lequel on pouvait compter, mais le procureur entend prouver qu’il est autonome et poursuit son propre chemin.
En tant que superprocureur, il a un certain pouvoir, mais doit tenir compte du cadre politique, et si des dispositions comme le mandat d’amener européen ou la convention des Nations Unies, ratifiée à Palerme en décembre 2000, existent au niveau européen ou international, elles sont restées sur le papier, le gouvernement Berlusconi ne les ayant pas signées.




Question 4:
Les moyens scientifiques des luttes civiles contre le crime organisé mafieux ont-ils augmenté? Quelles ont été les retombées du Forum Social anti-mafia et des campagnes citoyennes auprès des différentes villes du bassin méditerranéen ?


Umberto santino :

Sur le plan scientifique, il n’existe pas de programmes coordonnés de recherche. Nous agissons de manière autonome. Le Centre que j’ai fondé en 1977 est entièrement autofinancé, car la région sicilienne n’a pas de loi d’application générale et octroie l’argent public sur des critères de favoritisme. Il existe, en Sicile, d’autres centres d’études, financés par des fonds publics ; ils organisent des colloques et des débats mais n’effectuent pas de recherches. Les Universités ne font pratiquement rien : quelques études menées individuellement par certains professeurs et quelques séminaires, le plus souvent organisés par les étudiants.
Après les grandes manifestations qui ont suivi les attentats massacres de 92 et de 93, le rôle de la société civile s’est réduit à l’engagement d’une poignée de personnes. Les principales activités actuellement menées par les diverses associations de la société civiles sont les suivantes : le travail dans les écoles, la lutte antiracket et, dans une certaine limite, un usage social des biens confisqués. On parle, dans les écoles, de la légalité en règle générale ; l’antiracket n’existe qu'en Italie méridionale, alors que les extorsions et l’usure sont désormais répandus dans toute l’Italie ; au sujet des biens confisqués (encore trop peu), le gouvernement voulait instituer une loi qui fragilise, rende non définitive, la confiscation : nouveau coup porté à l’antimafia, et privilège pour la mafia.
Il existe en Italie, au niveau national, un réseau d’associations appelé Libera qui s’emploie à diverses initiatives. Les Forums antimafia et les campagnes impliquent un nombre limité de personnes et il n’y a pas, dans la zone méditerranéenne, de réelle conscience des phénomènes tels que le rôle des organisations criminelles dans l’immigration clandestine ou les trafics d’êtres humains. Il ne faut pas oublier qu’à l’intérieur du processus de mondialisation, nombreux sont les coins de la planète, zone méditerranéenne incluse, mais principalement sur les côtes africaines et dans les Balkans, où l’accumulation illégale est l’unique ressource face à l’exclusion sociale qui touche une grande partie de la population mondiale.
J’ai présenté, l’an dernier, au Forum de la Méditerranée de Barcelone, un rapport concernant ces thèmes mais l’attention demeure insuffisante. Au niveau européen, l’organisme ENCOD (The European Ngo Council on Drugs and Development) regroupe des organisations non gouvernementales mais n’a pas de fonds, et ne peut, de ce fait, rien entreprendre. L’un de nos livres sur le trafic de drogue, à destination des universités et des écoles secondaires supérieures, publié en 1993, en quatre langues (Dietro la droga, Derrière la Drogue, Behind Drugs, Detrás de la droga), grâce à un financement de la Communauté européenne, est aujourd’hui obsolète mais nous n’avons pas d’argent pour le republier. En France non plus, je ne crois pas que l’on fasse suffisamment. Une organisation qui effectuait un travail sérieux sur le trafic international des drogues, l’OGD (Observatoire Géopolitique des Drogues), dont le siège était à Paris et avec laquelle je collaborais, a dû cesser son activité par manque de financements.

[ Traduit de l’italien par Nathalie Bouyssès ]

Source:

Gepost door: Jacqueline | 10-08-08

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